Artist.index_Esther Ferrer_Textos

ESTHER FERRER

Le poème des nombres premiers

Après quelques années de travail avec des structures géométriques définies en fonction de mes propres critères, un jour j'ai eu l'envie de créer des structures où mes préférences esthétiques joueraient un rôlle secondaire. Il s'agissait de créer des structures en partant d'autres critères que ma propre subjectivité.

Après avoir essayé plusieurs possibilités sans résultat, un jour j'ai rêvé des nombres premiers. Suite à ce rêve j'ai pris la décision d'essayer avec eux. C'est ainsi que j'ai commencé ce travail que j'appelle le poème des nombres premiers.

Au commencement c'était assez décourageant. Des mathématiciens me disaient qu'il était impossible de prévoir des structures à partir de cette série, étant donné que la série des nombres premiers, n'est pas prévisible.

Effectivement, j'ai mis du temps pour arriver a un résultat valable, à comprendre qu'il ne fallait rien prévoir, car effectivement je ne sais jamais quand ils, les nombre premiers, vont apparaître dans la série des nombres entiers.

Parfois je commence à les écrire en haut à gauche et je continue comme dans une écriture normale. D'autres fois je commence au centre et je fais un spirale jusqu'au bord. Parfois je commence au début avec, 1, 2, 3, 5, 7 etc. parfois je saute des nombres et je commence à partir de 2.000 ou 4.000 et même 15.OOO.OOO ou plus. Il m'arrive aussi de commencer a partir de 41, ce qui donne une ligne de nombres premiers très curieuse, selon une observation de Stanislav Ulam.

Le support de la structure peut être la feuille de papier, le bois ou même l'espace.

La premiere chose qui m'a surprise en travaillant avec la série des nombres premiers c'était quel que soit le système que j'utilise, le résultat est toujours beau, de plus en plus beau au fur et à mesure qu'on progresse dans la série. En fait, plus le tableau est grand, plus le resultat est beau. C'est la raison pour laquelle j'aimerai faire des oeuvres monumentales avec cette série, par exemple des sols, ou des murs etc.

Quand on s'immerge dans l'univers des nombres premiers, on a la sensation qu'ils sont la traduction dans le langage des nombres de ce chaos universel magnifique, continuellement changeant, jamais égal mais nonobstant toujours le même. Un chaos à l'intérieur duquel j'ai la sensation qu'il y a un ordre. Un ordre étrange, bizarre.

Le travail avec les nombres premiers, est fascinant et rassurant au même temps, très minutieux - je ne suis jamais sur de ne pas avoir fait des erreurs - et sans doute obsessionnel, si obsessionnel qu'il arrive un moment ou il faut l'abandonner, au moins pour un certain temps, car en essayant de percer le mystère de cet hypothétique et curieux ordre que j'imagine peut exister dans le chaos, on risque de partir très loin, même trop loin... là ou peut être il n'y a pas de retour possible...

Paris, avril 1996 Esther Ferrer